L’ambulance (3)

L’ambulance (3)

Monsieur Vanasse à son départ pour une nouvelle aventure

La grand-mère de Monsieur Vanasse observait son petit-fils attristé venu à son chevet. L’homme d’une quarantaine d’années pétrissait un mouchoir imaginaire entre ses grosses mains. Il avait rapproché sa chaise du lit où gisait la vieille femme, la tête surélevée par des oreillers. Elle savait qu’il la voyait pour la dernière fois vivante. Elle avait fait le tour de l’horloge, comme on dit, le passage sur terre était de si courte durée.

Elle se souleva à demi, ses mains fragiles et osseuses empoignèrent le cou de son petit-fils pour l’attirer vers elle. Il sentait son parfum familier de vieille femme mêlé au savon de l’hôpital. Elle planta ses yeux dans les siens.

Va vivre ta vie, mon garçon ! lui souffla-t-elle.

Il reçut ces mots comme une adhésion à ses projets, une bénédiction pour reprendre son plan interrompu quelques années plus tôt, et il en fut ému. Car depuis un certain temps, il se questionnait sur la foire d’empoigne du capitalisme dans laquelle nous étions tous plongés et qui nous forçait à nous saigner à blanc.

Et ma vie, se demandait-il, suis-je trop occupé à la passer à réparer les voitures des autres, enfermé dans mon garage, oubliant d’en profiter ?

En sortant du bâtiment, Monsieur Vanasse prit sa décision : il embrasserait de nouveau la bohème.

N’ayant pas obtenu le poste de professeur de mécanique à l’Université du Guatemala, en Amérique du Sud, à cause de divers visas difficiles à obtenir, et son budget de voyage écoulé, il n’avait eu d’autres choix que de rentrer au pays, quatre ans plus tôt. Même s’il sentait au plus profond de lui que son périple était inachevé.

Son retour s’était accompagné de doutes.

Mais parfois ses incertitudes se taisaient.

Dans ces moments-là, il cherchait frénétiquement une terre boisée pour s’y installer ; d’abord dans le Bas-du-Fleuve, où il avait habité avec sa nouvelle flamme ; ensuite en Gaspésie, puis lorgna du côté du Nouveau-Brunswick. Mais rien ne l’enchantait. Rien ne lui procurait ces fameux papillons dans l’estomac semblables au moment magique où l’on devient amoureux.

Il acheta une petite maison en Gaspésie et travailla dur sur les chemins de fer, en attendant. Quoi ? Il ne le savait pas exactement. Il attendait simplement. Un événement. Le bon moment.

Pendant ce temps, une pandémie menait une guerre de tranchée grâce à son virus de la Covid-19 qu’elle déclinait en multiples variants. Défense de circuler entre les territoires, couvre-feu, fermeture des commerces et mise au rancard des artistes, distanciation physique, port du masque, danger d’infection et de mort, la planète entière fut mise sur pause.

Sauf la phrase de sa grand-mère qui lui trottait dans la tête.

Après le boulot, Monsieur Vanasse passait son temps dans son atelier à peaufiner un plan. Situé derrière sa petite maison, il y avait suspendu une affiche de bois qui l’inspirait : Souffle créatif.

Quelques semaines après le départ de sa grand-mère, il se dit qu’il avait assez attendu. Il vendit sa maison, ses outils et son atelier et acheta une ambulance.

Avant de céder la maison aux acheteurs, il passa toutes ses soirées à aménager le véhicule pour y vivre confortablement. L’intérêt d’habiter dans une ambulance consistait dans les quatre piles rangées sous le plancher, qui lui procureraient l’électricité nécessaire à la vie quotidienne. Il aménagea un lit. Remplit ses armoires de vaisselle et de denrées alimentaires. Il découpa des pièces dans du métal pour fabriquer un mini-poêle à bois en prévision de la température froide qui sévit dans nos hivers nordiques, qu’il orna de deux grands clous trouvés sur les voies ferrées.

Il projeta de se rendre en Colombie-Britannique, dans l’ouest canadien, pour ses hivers plus cléments, profitant de la levée de l’interdiction de circuler au pays. Mais quand l’état d’urgence fut déclaré dans cette province à cause des rivières atmosphériques qui déversèrent des trombes d’eau, conséquences des changements climatiques, il adapta son plan : il partirait au Guatemala.

Monsieur Vanasse avait la ferme intention de contourner tous les obstacles qui se présenteraient sur sa route, pandémie incluse.

« Rien n’est impossible », se répétait-il.

En cette soirée pluvieuse et frisquette de novembre, Monsieur Vanasse stationna son ambulance transmuée dans ma rue, à Montréal. Il alluma une tisée dans le poêle à bois.

Le mini-poêle à bois est allumé dans l’ambulance

Quand j’ouvris les portes arrières de l’ambulance, les craquements du bois qui éclatent sous les flammes et une chaleur réconfortante m’accueillirent. Je montai à bord, admirative, me soustrayant à la fine pluie du dehors.

Sur ma gauche, le mini-poêle à bois déposé sur un socle attira tout de suite mon attention. Par souci de sécurité, Monsieur Vanasse avait tapissé les murs arrière et de côté de feuilles d’aluminium. Des planches de bois recouvraient les parties supérieures des murs leur conférant un cachet rustique. Plus loin, un comptoir et des armoires.

Sur ma droite, le lit. Au-dessus, épinglé au mur, se déployait le drapeau du Guatemala.

Monsieur Vanasse quitta des yeux son téléphone pour me sourire. Il était radieux. Il venait de dénicher une place dans un vol pour le Guatemala avec escale au Mexique.

  • Un vol comme dans avion ?
  • Oui. À cause de la Covid, je veux pas passer par les États-Unis.

La frontière terrestre canado-américaine venait d’être rouverte, mais les États-Unis affichaient un haut taux de mortalité et de gens infectés par la Covid-19.

Je fis un geste large de la main.

  • Pis ton ambulance ?
  • Vendue. Ben… dans quelques minutes, précisa-t-il, tout sourire. Je viens de placer une petite annonce et j’ai déjà reçu comme une centaine de demandes d’information.
  • T’es pas sérieux !

Dubitative, je scrutai son visage.

  • Tu viens tout juste de finir d’aménager ton ambulance !
  • Ouais… Bah… c’est juste du matériel. Le but a pas mal toujours été de retourner en Amérique du Sud.
  • Vrai !
  • Tsé, quand j’entends parler espagnol, je sens monter plein de papillons. Je dois retourner là-bas.
  • Pourquoi le Guatemala ?
  • Parce que la faune et la flore sont incroyables !

Monsieur Vanasse a donc vendu son ambulance, a pris un vol en direction du Mexique où il s’est posé pour un moment. Le temps de grimper quelques volcans.

Ensuite ? Bah… ensuite, il verrait. Pour l’instant, il se laisse habiter par un souffle créatif.

Et par les derniers mots précieux de sa grand-mère.

® Copyright_Clémence Bourget 2022 – Texte appartenant à l’auteure et tiré d’un recueil en cours d’écriture

25 réflexions sur “L’ambulance (3)

  1. Capoté ! L’urgence de vivre à plein, de vivre pour vrai. Chapeau M. Vanasse et je vous lève mon verre….même si on est en février !

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  2. J’aime beaucoup l’histoire de M. Vanasse, Clémence! J’espère qu’il est bien content en ce moment. Tu nous transmets très bien ses émotions et son envie de vivre, d’explorer. Aussi, continue à écrire, tu le fais très bien!

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  3. Should i stay or should i go???🕺💃
    Qu’en temps de pandémie en 2022,que chacun puisse trouver son « guat et mala ».
    Moi le mien s’appelle « gas paix vie »😉

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  4. Bien content pour lui , c’est ça vie il ne doit rien à personne, et je le connais peut mais je savais qu’il était pas bien ici , ça fait que je lui souhaite tout pour le mieux et qui soit heureux!! Bonne chance mon chum et puis va rendre le monde la bas heureux!!! Tu est un bon gar et tu mérite d’être heureux aussi,,, je te souhaite le meilleur dès vie !!! Salut mon copain et peut-être que tu vas rencontrer une bonne personne qui a besoin d’un bon gars comme toi!!!! Terry , CoffieChandler

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    1. Bonjour, Arnold. Ça fait du bien de lire que quelqu’un met ses talents à profit pour profiter de SA vie. Merci d’avoir pris du temps pour laisser un commentaire, cher toi. Au plaisir de te recroiser un de ces jours, et de te piquer une jasette, tu aurais sûrement des choses inspirantes à raconter, toi aussi.

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  5. Quel beau souffle créatif Clémence, ne jamais abandonner son désir d’aller à la rencontre des personnes et découvrir le monde tout en s’amusant à faire des descentes de volcan en luge. Garder son âme d’enfant curieux , enchanté et amoureux de la vie.🐣🤩 un vrai délice de suivre M.Vanasse dans ses états d’âme entrer dans les ordres d’un monde capitaliste où tout simplement donner un sens à sa Vie 💞

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      1. J’ai hâte à la suite Clémence, Ça a été pour moi comme un « Page Turner » ou un  » road trip » avec toutes ses découvertes et réflexions et surtout la VIE

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  6. Magnifiquement écrit chère Clémence. Un bonheur que de lire tes histoires. Ce qu’il est fascinant ce Monsieur Vanasse! Souhaitons-lui de s’épanouir et de vivre pleinement au Guatemala. 🙂

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