Un coeur pour une personne invisible

Un coeur pour une invisible – Crédits : Ben_Kerckx, Pixabay

C’était un printemps larmoyant. Il pleuvait souvent. La neige était fondue depuis belle lurette dans cette cité bruyante, laissant sous elle des trottoirs gris. Des papiers et des sacs de plastique jonchaient le sol, propulsés par de petits tourbillons de vent.

Mais cet après-midi-là, les habituels nuages lourds s’étaient retirés dévoilant un ciel bleu-gris déchiré par endroits par des rayons de soleil vivifiants.

Assise dans un autobus bondé, j’observais une ville pressée à travers la vitre tachée par des gouttelettes de pluie séchées. L’engin roulait, pesant, sous le poids des gens assis ou se tenant debout entre les rangées de bancs, emmitouflés dans des manteaux devenus trop chauds pour la saison, ou déjà parés comme si c’était l’été. Le bavardage des passagers s’accentuait au fur et à mesure que l’heure de pointe se dessinait.

Passagers anonymes prenant place dans un autobus circulant dans une ville anonymeCrédits-photo : Pixabay

Le chauffeur freina brusquement, klaxonna la voiture arrêtée devant lui, à l’arrêt réservé. Tous les regards convergèrent vers l’avant. Le feu vert vira au rouge et la voiture ne put avancer.

Je tournai la tête vers la gauche et regardai dehors. Dans la rue, se trouvait un jeune homme à peine sorti de l’adolescence. Il se faufilait entre les voitures immobilisées, tentant de nettoyer les pare-brises à l’aide de son squeegee afin de récolter quelques sous. Sa peau apparaissait blanche à travers son jean troué aux genoux, ses cheveux châtains, noués en dreadlocks, ondulaient sous ses mouvements souples. La plupart des automobilistes le chassait; quelques-uns le payaient.

Je l’observais à travers la vitre salie par la pollution. Même si son visage se crispait sous les nombreux refus, sa persévérance était fascinante.

Soudain, – moi qui me crois toujours invisible et anonyme dans une grande ville – il leva la tête dans ma direction et ses yeux croisèrent les miens. L’avais-je regardé sans bouger? Ou bien lui avais-je souri à ce moment-là? Avais-je fait un imperceptible signe de la tête? Peut-être. Ou peut-être pas.

Tout se passa rapidement. Après avoir soutenu mon regard quelques instants, il se dirigea vers moi à grandes enjambées en contournant les voitures arrêtées au feu rouge. À cause de son pas décidé, j’eus un réflexe de recul sur mon siège. Je pensai alors qu’il frapperait agressivement son squeegee contre la vitre parce que je le regardais.

Rendu à ma hauteur, il leva son squeegee vers moi et, le maniant fort habilement, il le posa délicatement contre la vitre sale et y traça un grand cœur, juste avant que l’autobus ne reparte.

Estomaquée, je déposai ma main sur la forme dessinée et je lui souris pendant qu’on s’éloignait et qu’il disparaissait dans le trafic sous un feu de klaxons et de bruits de moteurs.

Je me souviens de cet événement comme d’un trésor, un moment de beauté pure.

Par un geste simple et spontané, ce jeune homme s’est servi d’une vitre crasseuse pour créer une minute qu’il a suspendue dans le temps, pour tous les gens qui l’ont vu agir. Et pour moi, l’invisible de l’heure de pointe.

13 réflexions sur “Un coeur pour une personne invisible

    1. Chère Roseline, c’est vrai que ce jeune homme a livré un beau message à l’aide de son squeegee et qui continue de vivre par ce texte. Parfois, je me demande ce qu’il est advenu de ce jeune… mais quoi qu’il en soit, son message vibre encore

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